Le beau est subjectif

La conception kantienne sur le beau marque un tournant subjectif. Sa perspective sur le beau se distingue éminemment d’un courant de pensée qui date depuis la Grèce antique, Pythagore avec son école par exemple, qui ont identifié la beauté à la proportion qui était une propriété de la chose. La conception de la beauté se réfère donc à l’arrangement harmonieux du monde. A la différence de cette perspective objectiviste, chez Kant, le beau est envisagé comme situé dans le pôle subjectif : le plaisir esthétique représente effectivement une harmonie subjective, consécutive aux processus cognitifs, mais non celle qui marque les rapports mathématiques de la chose.

Bien évidement, comme les penseurs depuis la Grèce antique, Kant assimile également l’idée de beau avec celle d’harmonie et d’accord. Et comme les penseurs précédents, Kant se soucie de la problématique de l’ordre. Or, le beau selon Kant n’est plus consécutif à l’ordre de la chose, mais à celui de l’état du sujet. Il est ce qui provient de l’harmonie du libre jeu des facultés de connaître, tel que l’imagination et l’entendement, et représente l’état de l’organisation des activités de connaître.

Le beau et le sublime

L’idée du beau et du sublime est évoquée dans un contexte historique très particulier : d’un côté, le beau représente la valeur de la Lumière, de l’autre, le sublime, celle du Romantisme. Le beau dessine le désire à l’ordre; le sublime, la rage au mouvement. Encore une fois, nous rencontrons la vieille question de la définition du jugement esthétique : Est-ce que ce qui est beau se trouve dans le pôle subjectif ou dans le pôle objectif ? La réponse pour Kant est évidente : le beau devrait être défini avant tout comme qualité de l’expérience que nous éprouvons à la rencontre d’un objet. Le beau n’est pas une propriété de l’objet, mais la qualité de notre expérience subjective. Après avoir déterminé le beau comme qualité de l’expérience subjective, un objet dit beau peut être ainsi défini selon les expériences qu’il évoque chez le sujet. Bien que le beau soit considéré comme subjectif, l’objet qui y est lié semble être également pensé comme relativement déterminé. L’écriture de 1764 nous fournit de nombreux exemples des objets considérés comme beau et comme sublime. Dans cette thèse, Kant nous relève les objets du beau et du sublime selon son observation sur la nature, sur le physique et l’esprit humain, il compare le sublime et le beau dans le rapport des sexes et finalement les caractères nationaux.

Il disait :

Le sentiment raffiné, que nous allons considérer à présent, existe d’abord sous deux formes : le sentiment du sublime et celui du beau. Les émotions produites par l’un et l’autre sont agréables, mais sur des modes très différents. La vue d’une montagne dont le sommet couvert de neige s’élève au-dessus des nuages, la description d’un orage furieux ou le tableau du royaume infernal chez Milton plaisent, mais en éveillant aussi de l’horreur ; au contraire, la vue des pelouses pleines de fleurs des vallées, où serpentent des ruisseaux couverts de troupeaux qui paissent, la description de l’Elysée ou la ceinture de Vénus que peint Homère nous causent un sentiment d’agrément, mais qui est gai aussi, et souriant. Si donc c’est cette impression de grande force qui nous survient, nous avons le sentiment du sublime, et, pour bien goûter l’autre expérience, un sentiment éprouvé devant la beauté. Des chênes qui s’élèvent et des ombres solitaires dans un bois sacré sont sublimes ; des tapis de fleurs, des haies basses et des arbres taillés en formes régulières sont beaux. La nuit est sublime, le jour est beau. Les âmes qui ont le sens du sublime sont progressivement amenées aux plus hautes sensations d’amitié, de mépris du monde, d’éternité, par le silence immobile d’un soir d’été, quand la lumière tremblante des étoiles perce l’ombre brune de la nuit et que la lune solitaire se tient à l’horizon. Le jour éclatant insuffle une ferveur active et un sentiment de gaieté. Le sublime touche, le beau charme. Le visage de l’homme qui éprouve la plénitude du sublime est sérieux, et parfois figé et surpris. Au contraire, le sentiment vivace de la beauté s’annonce par la chaleur brillante du regard, par l’accent du sourire, et souvent par une gaieté bruyante. Le sublime est à son tour de forme variée. Son expérience s’accompagne parfois d’horreur ou de gravité sombre, dans quelques cas d’admiration silencieuse, dans d’autres encore d’une beauté qui se déploie dans un champ sublime. J’appellerai le premier sublime de la terreur, le second de la noblesse, le troisième de la magnificence. La solitude profonde est sublime, mais sur un mode terrifiant. C’est pourquoi les vastes étendues désertiques, comme le désert monstrueux de Chamo en Tartarie, ont offert l’occasion d’y transporter des ombres terrifiantes, des kobolds ou des fantômes.

Le sublime doit toujours être grand, le beau peut aussi être petit. Le sublime est nécessairement simple, le beau peut être paré et orné. Une hauteur importante est aussi sublime qu’une grande profondeur; mais cette dernière s’accompagne de frisson, l’autre d’admiration ; le premier sentiment peut être du sublime terrifiant, le second du sublime noble. La vue d’une pyramide d’Egypte est bien plus impressionnante, comme nous le rapporte Hasselquist, qu’on ne peut se le représenter d’après toutes les descriptions, et pourtant sa construction est simple et noble. L’église Saint-Pierre de Rome est magnifique. Comme sur ce plan, qui est grand et simple, la beauté se déploie – l’or, la mosaïque, etc. – de telle sorte que le sentiment du sublime y agit pourtant à son plus haut degré, on qualifie cet objet de magnifique. Un arsenal doit être noble et simple, un palais résidentiel magnifique, un château de plaisance beau et orné.

Une longue durée est sublime ; porte-t-elle sur le passé, elle est noble ; la considère-t-on dans un avenir imprévisible, elle a quelque chose de terrifiant. Un édifice d’une époque éloignée est respectable. La description de Haller concernant l’éternité à venir fait naître une douce horreur, celle de l’éternité passée une admiration figée.


[1] Cf. Emmanuel Kant (1764). Observations sur le sentiment du beau et du sublime.

Imagination Transcendantale

Comme j’ai dit antérieurement, seule la sensibilité définie comme pure passivité ne peut pas couvrir la notion de perception telle que l’on la conçoit aujourd’hui. Il nous faut un principe de « mise en forme » qui est l’évidence nécessaire de la spontanéité des facultés de l’âme. Il nous faudra alors aller chercher dans sa conception d’« imagination transcendantale », celle de la faculté d’imaginer, pour trouver cette première faculté de mise en forme. A cet égard, Kant donne un sens fondamentalement nouveau à cette faculté de l’imagination.

La faculté d’imaginer est située à mi-chemin de la sensibilité et de l’entendement. Elle est, à juste titre, ce pouvoir de synthèse qui mettra en forme les impressions diverses et fragmentaires. Comme la sensibilité, elle est une faculté de l’intuition et une faculté de la présentation, dont les formes a priori sont l’espace et le temps. L’imagination est dite transcendantale, dans la mesure où c’est une activité cognitive par laquelle des déterminations spatio-temporelles vont être mises en correspondance avec des déterminations conceptuelles. L’acte d’imaginer, au sens transcendantal, consiste à parcourir le divers et le chaotique provenant de nos sens, à le rassembler, à le relier, à ajouter les éléments les uns aux autres, à les assembler, à les unir etc., selon les lois d’organisation de l’âme. L’acte d’imaginer, c’est l’acte de synthétiser, l’acte de déterminer une donnée sensorielle dans les rapports de l’espace et du temps tout en y imposant le principe de l’unité par trois pouvoirs de synthèses : la synthèse de l’appréhension dans l’intuition, la synthèse de la reproduction dans l’image et finalement la synthèse de la recognition dans le concept.

Eventuellement, parler de la perception telle que nous la connaissons aujourd’hui, c’est parler des facultés de présenter ou d’intuitionner, les facultés de déterminer les rapports d’espace-temps. La perception telle que nous la concevons, c’est équivalent à la combinaison de deux facultés dans la conception kantienne : la sensibilité et l’imagination transcendantale. L’acte de percevoir a lieu d’abord au niveau sensible, immédiat, premier, de notre expérience. Mais c’est aussi une faculté d’intuitionner qui va donner à l’objet mental sa première mise en forme, la première unité, grâce à ses structures intuitives : l’espace et le temps.

La sensibilité selon Emmanuel Kant

Une mauvaise nouvelle pour les amateurs de la philosophie kantienne: la perception, telle qu’on la comprend aujourd’hui, n’a pas de terme équivalent dans le contexte kantien. A moins qu’elle soit représentée par l’union de deux activités de connaître : celle de la sensibilité et celle de l’imagination, qui, ensemble, constituent la faculté de présenter (d’intuitionner).

L’idée kantienne de la perception est enracinée dans la psychologie du dix-huitième siècle selon laquelle l’activité de percevoir n’est qu’une capacité de pure réceptivité en vue de recevoir les stimuli provenant du monde extérieur. Aujourd’hui, nous ne considérons cependant guère que la perception soit une réception passive des stimuli qui nous donne simplement les matériaux dans leur diversité sans aucune organisation. Au moins la théorie de la gestalt nous a montrés que, dès le stade de la perception, notre mécanisme de cognition impose davantage le principe de l’unité, la Gestalt ou la forme, sur les stimuli arrivant de l’extérieur. Les principes de mise en forme sont impliqués très tôt dans l’activité de percevoir. La perception telle qu’on la connaît aujourd’hui n’a donc rien de passif.

Contrairement à ce que peuvent croire beaucoup de gens, dans le système kantien, la sensibilité seule ne constitue que des étapes antérieures de la perception. En effet, la sensibilité a pour Kant le statut d’une source originale de connaissance, parce qu’elle donne des objets à l’entendement. Elle est la capacité de recevoir des représentations singulières lorsque l’esprit est affecté par la présence d’un objet transcendant, la chose en soi. L’objet donné par la sensibilité, c’est le phénomène, c’est l’objet immanent (mental). La sensibilité ne donne pas des choses en soi mais offre deux pures conditions de possibilité pour tout ce qui nous arrive du monde extérieur. Elle nous offre les conditions de possibilité de nos expériences, des phénomènes et des objets immanents.

La sensibilité au sens kantien est cependant une faculté de réceptivité pure, une capacité passive de recevoir des impressions. Elle ne constitue pas encore les véritables facultés de l’âme qui se caractérisent éminemment par leur spontanéité, leur activité et leur pouvoir d’imposer les formes aux objets mentaux. Un objet mental au stade de la sensibilité n’est alors qu’un assortiment des impressions diverses, fragmentaires et chaotiques. Il faudra un principe de synthèse qui s’impose pour en faire une unité. C’est alors une autre histoire.

La dynamique des faculités de connaître

Un point qui caractérise l’épistémologie kantienne est que la conscience est conçue en terme de « processus », contrairement à Descartes et Leibniz qui ont fondé leur conception de la conscience en terme de « contenu », à savoir les idées innées.

En effet, dans le système kantien, la conscience se traduit principalement en facultés de connaître, considérées comme étant une capacité, un pouvoir, un processus dynamique à formuler des jugements et à produire des représentations mentales, à partir desquelles s’articulent toutes formes de connaissance. La conscience ainsi conçue est alors un processus spontané de structuration à partir des matériaux bruts provenant de diverses sources, des stimuli sensoriels, les catégories et les concepts a priori par excellence. Elle est un pouvoir cognitif, un processus de traitement de l’information, en vue de produire les contenus, les connaissances, les images mentales ou les représentations. Toutes idées, tous jugements, tous concepts sont éventuellement œuvres réalisées à travers ce processus dynamique qui est la conscience.