La sensibilité selon Emmanuel Kant

Une mauvaise nouvelle pour les amateurs de la philosophie kantienne: la perception, telle qu’on la comprend aujourd’hui, n’a pas de terme équivalent dans le contexte kantien. A moins qu’elle soit représentée par l’union de deux activités de connaître : celle de la sensibilité et celle de l’imagination, qui, ensemble, constituent la faculté de présenter (d’intuitionner).

L’idée kantienne de la perception est enracinée dans la psychologie du dix-huitième siècle selon laquelle l’activité de percevoir n’est qu’une capacité de pure réceptivité en vue de recevoir les stimuli provenant du monde extérieur. Aujourd’hui, nous ne considérons cependant guère que la perception soit une réception passive des stimuli qui nous donne simplement les matériaux dans leur diversité sans aucune organisation. Au moins la théorie de la gestalt nous a montrés que, dès le stade de la perception, notre mécanisme de cognition impose davantage le principe de l’unité, la Gestalt ou la forme, sur les stimuli arrivant de l’extérieur. Les principes de mise en forme sont impliqués très tôt dans l’activité de percevoir. La perception telle qu’on la connaît aujourd’hui n’a donc rien de passif.

Contrairement à ce que peuvent croire beaucoup de gens, dans le système kantien, la sensibilité seule ne constitue que des étapes antérieures de la perception. En effet, la sensibilité a pour Kant le statut d’une source originale de connaissance, parce qu’elle donne des objets à l’entendement. Elle est la capacité de recevoir des représentations singulières lorsque l’esprit est affecté par la présence d’un objet transcendant, la chose en soi. L’objet donné par la sensibilité, c’est le phénomène, c’est l’objet immanent (mental). La sensibilité ne donne pas des choses en soi mais offre deux pures conditions de possibilité pour tout ce qui nous arrive du monde extérieur. Elle nous offre les conditions de possibilité de nos expériences, des phénomènes et des objets immanents.

La sensibilité au sens kantien est cependant une faculté de réceptivité pure, une capacité passive de recevoir des impressions. Elle ne constitue pas encore les véritables facultés de l’âme qui se caractérisent éminemment par leur spontanéité, leur activité et leur pouvoir d’imposer les formes aux objets mentaux. Un objet mental au stade de la sensibilité n’est alors qu’un assortiment des impressions diverses, fragmentaires et chaotiques. Il faudra un principe de synthèse qui s’impose pour en faire une unité. C’est alors une autre histoire.

Dynamique cognitive

Les conceptions classiques de la cognition ont souvent insisté sur le contenu au détriment de l’aspect dynamique qui est le processus de traitement cognitif, alors que les théories récentes de la cognition, souvent reposées sur une base fonctionnaliste, privilégient avant tout l’aspect dynamique des processus cognitifs et sa constitution.

Franz Brentano, dans son entreprise préalable de définir l’objet de la psychologie, attire notre attention sur une distinction essentielle : l’acte de représenter et ce qui est représenté[1], le contenu de la représentation. En effet, nous devons rendre compte de cette distinction entre activité et expérience, entre processus mentaux et leurs produits (contenus mentaux) afin d’en avoir une théorie adéquate de l’esprit.

Cette distinction est particulièrement pertinente lorsqu’il s’agit de l’acte de l’intentionnalité. Nous retrouvons ici l’acte de la conscience, qui s’oppose à son contenu, par une sorte de corrélation intentionnelle, caractéristique propre à la conscience. La cognition, la perception, l’émotion, en tant qu’états mentaux, doivent également être pensées dans cette perspective : distinction de l’acte de l’intentionnalité et de son objet visé, à savoir l’objet intentionnel. Prise dans un sens phénoménologique, c’est la distinction du cogito comme acte et du cogitatum comme son contenu ; c’est la séparation de l’acte, la noèse, et de son objet, le noème, distinction primordiale entre la faculté de connaître et le phénomène qui constituent le monde tel que nous percevons. Concevoir la perception comme acte, c’est la penser comme l’événement mental dans lequel se détermine l’apparition du monde perçu. Ainsi se distinguent le percevant et le perçu – comme nous l’a ainsi révélé la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty.


[1] Cf. Franz Brentano (1924). Psychologie du point de vue empirique. Trad. français, M. de Gandillac, Paris, Aubier, 1944.

Interaction cognition-émotion selon Robert Zajonc

Une version assez modifiée quant au rôle de la cognition dans le processus affectif a été proposée en 1984[1], dans une série d’articles contribués à la question de l’interaction de l’affect et de la cognition.

Zajonc admet que l’émotion peut se construire sur la base de « cognition » à condition que la notion de cognition soit bien redéfinie. Il distingue entre la cognition et la représentation. D’un côté, le terme cognition est définie comme processus internes de traitement de l’information inclus dans l’acquisition, la transformation et le stockage de l’information. Les processus de traitement de l’information, c’est-à-dire, la cognition, ont pour fonction de transformer constamment les simples stimuli sensoriels en représentations d’après certain codage spécifique de notre architecture cognitive. De l’autre, la notion de représentation est définie comme « produit » de la cognition signalée comme processus, notamment quand son contenu peut être analysée par moyen sémantique.

Parler l’interaction entre l’émotion et la cognition, selon Zajonc, c’est parler l’interdépendance dynamique entre les deux processus, et non celle de leurs produits, à savoir l’image mentale d’un stimulus émotionnel et l’expérience affective liée à ce dernier. Bref, l’essentiel ne se présente pas dans le fait de nier la participation du processus cognitif dans certaines émotions, ni de désapprouver l’interaction de l’émotion et du processus cognitif, mais de réclamer que les représentations mentales provenant des traitements cognitifs de haut niveau comme la pensée, la connaissance, le concept, l’appréciation ou l’évaluation cognitive ne sont pas les conditions nécessaires de certaines émotions, notamment les émotions dites primaires. Il va falloir poser notre regard en arrière, afin de focaliser l’analyse sur l’interaction dynamique des processus cognitifs et affectifs, et non seulement sur leurs produits, les représentations mentales.

Les déclencheurs de l’émotion peuvent rester inconscients. C’est une des raisons pour lesquelles une instance émotionnelle ne peut pas être toujours sous le contrôle délibéré de l’individu.


[1] Voir Robert B. Zajonc (1984). On primacy of affect, in : C.E. K. R. Scherer & P. Ekman (Eds.), Approaches to emotion, 259-270 .

Four systems of emotion activation

Carroll Izard pense que la cognition n’est qu’un des quatre systèmes qui pourraient évoquer les émotions :

(1) les processus neuronaux ;

(2) les processus sensorimoteurs : par exemple, les comportements expressifs et instrumentaux ;

(3) les processus motivationnels, tels que la faim, le soif, et la douleur ;

(4) les processus cognitifs: l’évaluation cognitive, par exemple.

Izard soutient une théorie de la primauté de l’émotion et ne présuppose pas la nécessité de l’intervention d’appraisal dans le déclenchement de l’émotion. D’après Izard, quoique la perception menant les données sensorielles vers la représentation mentale et la mémoire soit un processus cognitif de haut niveau, il existe une perception « sous-congitive » qui fonctionne essentiellement au service du système de l’émotion. L’activation des processus neurophysiologiques et neuromusculaires semble plus plus fondamentale que l’intervention d’appraisal.

Cf. Carroll Izard (1993). Four systems of emotion activation: Cognitive and noncognitive processes. Psychological review, 100(1), 68-90.

Cognition

Le terme cognition peut désigner, de manière générale, les processus de traitement de l’information, de bas niveaux tels que le traitement des informations sensorimotrices jusqu’aux niveaux plus élevés comme le traitement symbolique, associatif et conceptuel, la mémoire, les contenus propositionnels et sémantiques, par exemple. De manière spécifique, la notion de cognition est souvent employée pour désigner les processus de traitement de l’information de haut niveau et les représentations mentales dotées de contenu propositionnel, la pensée, le concept, le langage, par exemple.

Bien que la plupart de traitements cognitifs ne soient pas accessibles à la conscience, certains processus cognitifs de haut niveau sont conscients, au contrôle du sujet. Leurs produits sont explicites. Les contenus des représentations issues de ces processus sont en général explicites, propositionnels et conceptuels. Alors que les traitements cognitifs de bas niveau sont déclenchés de manière implicite, automatique et non consciente ; ils sont pré-attentifs, ou schématiques. Le contenu de leurs produits est en général non-propositionnel et non-conceptuel.