L’idée du beau et du sublime est évoquée dans un contexte historique très particulier : d’un côté, le beau représente la valeur de la Lumière, de l’autre, le sublime, celle du Romantisme. Le beau dessine le désire à l’ordre; le sublime, la rage au mouvement. Encore une fois, nous rencontrons la vieille question de la définition du jugement esthétique : Est-ce que ce qui est beau se trouve dans le pôle subjectif ou dans le pôle objectif ? La réponse pour Kant est évidente : le beau devrait être défini avant tout comme qualité de l’expérience que nous éprouvons à la rencontre d’un objet. Le beau n’est pas une propriété de l’objet, mais la qualité de notre expérience subjective. Après avoir déterminé le beau comme qualité de l’expérience subjective, un objet dit beau peut être ainsi défini selon les expériences qu’il évoque chez le sujet. Bien que le beau soit considéré comme subjectif, l’objet qui y est lié semble être également pensé comme relativement déterminé. L’écriture de 1764 nous fournit de nombreux exemples des objets considérés comme beau et comme sublime. Dans cette thèse, Kant nous relève les objets du beau et du sublime selon son observation sur la nature, sur le physique et l’esprit humain, il compare le sublime et le beau dans le rapport des sexes et finalement les caractères nationaux.
Il disait :
Le sentiment raffiné, que nous allons considérer à présent, existe d’abord sous deux formes : le sentiment du sublime et celui du beau. Les émotions produites par l’un et l’autre sont agréables, mais sur des modes très différents. La vue d’une montagne dont le sommet couvert de neige s’élève au-dessus des nuages, la description d’un orage furieux ou le tableau du royaume infernal chez Milton plaisent, mais en éveillant aussi de l’horreur ; au contraire, la vue des pelouses pleines de fleurs des vallées, où serpentent des ruisseaux couverts de troupeaux qui paissent, la description de l’Elysée ou la ceinture de Vénus que peint Homère nous causent un sentiment d’agrément, mais qui est gai aussi, et souriant. Si donc c’est cette impression de grande force qui nous survient, nous avons le sentiment du sublime, et, pour bien goûter l’autre expérience, un sentiment éprouvé devant la beauté. Des chênes qui s’élèvent et des ombres solitaires dans un bois sacré sont sublimes ; des tapis de fleurs, des haies basses et des arbres taillés en formes régulières sont beaux. La nuit est sublime, le jour est beau. Les âmes qui ont le sens du sublime sont progressivement amenées aux plus hautes sensations d’amitié, de mépris du monde, d’éternité, par le silence immobile d’un soir d’été, quand la lumière tremblante des étoiles perce l’ombre brune de la nuit et que la lune solitaire se tient à l’horizon. Le jour éclatant insuffle une ferveur active et un sentiment de gaieté. Le sublime touche, le beau charme. Le visage de l’homme qui éprouve la plénitude du sublime est sérieux, et parfois figé et surpris. Au contraire, le sentiment vivace de la beauté s’annonce par la chaleur brillante du regard, par l’accent du sourire, et souvent par une gaieté bruyante. Le sublime est à son tour de forme variée. Son expérience s’accompagne parfois d’horreur ou de gravité sombre, dans quelques cas d’admiration silencieuse, dans d’autres encore d’une beauté qui se déploie dans un champ sublime. J’appellerai le premier sublime de la terreur, le second de la noblesse, le troisième de la magnificence. La solitude profonde est sublime, mais sur un mode terrifiant. C’est pourquoi les vastes étendues désertiques, comme le désert monstrueux de Chamo en Tartarie, ont offert l’occasion d’y transporter des ombres terrifiantes, des kobolds ou des fantômes.
Le sublime doit toujours être grand, le beau peut aussi être petit. Le sublime est nécessairement simple, le beau peut être paré et orné. Une hauteur importante est aussi sublime qu’une grande profondeur; mais cette dernière s’accompagne de frisson, l’autre d’admiration ; le premier sentiment peut être du sublime terrifiant, le second du sublime noble. La vue d’une pyramide d’Egypte est bien plus impressionnante, comme nous le rapporte Hasselquist, qu’on ne peut se le représenter d’après toutes les descriptions, et pourtant sa construction est simple et noble. L’église Saint-Pierre de Rome est magnifique. Comme sur ce plan, qui est grand et simple, la beauté se déploie – l’or, la mosaïque, etc. – de telle sorte que le sentiment du sublime y agit pourtant à son plus haut degré, on qualifie cet objet de magnifique. Un arsenal doit être noble et simple, un palais résidentiel magnifique, un château de plaisance beau et orné.
Une longue durée est sublime ; porte-t-elle sur le passé, elle est noble ; la considère-t-on dans un avenir imprévisible, elle a quelque chose de terrifiant. Un édifice d’une époque éloignée est respectable. La description de Haller concernant l’éternité à venir fait naître une douce horreur, celle de l’éternité passée une admiration figée.
[1] Cf. Emmanuel Kant (1764). Observations sur le sentiment du beau et du sublime.