Dans la pensée cartésienne et husserlienne, toute conscience est conscience de quelque chose, tout cogito est relatif à un cogitatum, à un objet pensé. Même si les scientifiques et les philosophes ne sont pas toujours d’accord avec Descartes, dans le milieu scientifique et philosophique, la question de l’affectivité est toujours traitée comme si c’était un objet de la conscience, un cogitatum, qui n’échappe pas à la loi de l’Intentionnalité. Dans cette logique, le cogito, la conscience, l’acte de penser, sont naturellement conçus comme quelque chose qui est étrangère à son objet, distincte à son cogitatum.
Seulement voilà, pour Ferdinand Alquié, la question de l’affectivité et de la conscience doit se poser autrement. Pour lui, le sentiment, ou l’affectivité, ne peut pas être simple donné à la pensée ; l’affectivité n’est pas un simple cogitatum au cogito. Selon lui, « il est pourtant une conscience qui, semblant étrangère à tout concept, à tout langage formulé, paraît aussi incapable de se distinguer de son objet que de se distinguer de soi : c’est la conscience qu’à chaque instant nous prenons de nous-mêmes. En disant que je suis assis à ma table, que j’écris, je n’énonce qu’une partie de ce qu’elle contient. Se saisissant comme tel, le sujet découvre en lui bien des réalités qui ne peuvent donner lieu à aucune énonciation objective.» (Alquié, 1979) La conscience affective marque l’activité de la conscience comme étant un sujet ou un agent de cette activité de connaître, au lieu de réduire le « moi » en un simple objet, une représentation, ou même un énoncé, ce qui est le cas de la conscience intellectuelle.
Si l’analyse dissocie, par abstraction, l’affectif ou le sentiment en « état » et en connaissance de cet état, c’est-à-dire, en une sorte d’objet mental, elle permet ainsi l’énonciation, puisqu’un cogitatum est un prêt-à-énoncer, ou tout simplement l’énoncé lui-même. Or pour Alquié, mon sentiment n’est pas ce que je connais et j’énonce et l’affectivité ne peut pas être réduite à l’énoncé, à un objet qui est là, devant moi, distinct de moi et de ma conscience. La conscience affective et « son objet » (s’il y a un tel objet) sont intrinsèquement indifférenciés, contrairement à la conscience intellectuelle qui est par nature distinguée de son objet, une conscience qui pose son objet devant son regard. Par la conscience intellectuelle, je pense à l’être comme l’objet, tandis que par la conscience affective, je le vis. « Dans l’affectif, je vis si intensément mon rapport à l’être que je ne puis le penser. » (Alquié, 1979) Dans l’affectif, nous ne parvenons pas à constituer l’objet qui est la condition privilégiée de la connaissance. Car cette conscience n’est pas celle qui vise un objet, un énoncé, mais une conscience qui ne concerne que l’activité de penser et d’énoncer elles-mêmes.
Cf. Ferdinand Alquié (1979). La conscience affective. A la recherche de la vérité. Paris, J. Vrin.